[INTERVIEW] EN TÊTE A TÊTE AVEC AMAZONE RECORDS POUR LEUR 10ÈME ANNIVERSAIRE

Pour les 10 ans d’Amazone Records nous avons rencontré son fondateur, Marco Asoleda. Son label est l’un des plus vieux de France encore en activité. C’est pourquoi nous l’avons interrogé sur sa vision de la scène électronique et sur son évolution dans un milieu qu’il fréquente depuis 20 ans.

Salut, alors est-ce-que tu pourrais te présenter pour ceux qui ne connaitraient pas ?

Je suis Marco Asoleda, je suis originaire du Pays Basque et je fais de la musique eletronique depuis 20 ans maintenant.

Tu as pris le mouvement aux sources en quelques sortes

Et bien pas vraiment. Avant j’étais plutôt influences punk puis je me suis tourné vers le hip hop et j’ai dérivé. Un bon ami avait un club à Pau qui n’existe plus maintenant et sa programmation était super pointue. Un jour, ça devait être en 93 un truc comme ça, il m’a dit « viens tu vas voir ça va te plaire » et depuis je suis tombé dedans. Je crois que je n’ai plus jamais mixé du hip hop après ça. Et ça fait vingt ans, le temps passe vite.

Tu as créé Amazone Records il y a 10 ans maintenant. Tu as signé Perc et tu as collaboré avec Electric Rescue et Logotech mais si tu ne devais retenir que quelques épisodes quel seraient-ils ? 

Quand on a démarré en 2003/2004 on ne faisait que du vinyle, il n’y avait que ça à l’époque. Il y avait bien quelques platines CD mais si tu voulais t’y mettre il fallait vraiment être motivé. Et là le mp3 est arrivé. En gros à ce moment là 80% des gens qui étaient dans l’industrie de la musique ont déposé le bilan. Je parle des petits indépendants pas des grosses majors. Fort heureusement on a réussi à traverser cette crise, même si on a subi quatre dépôts de bilan de distributeurs.

On s’est bagarré pour s’en sortir et maintenant on est le plus vieux label techno en activité si je ne me trompe pas. Cet épisode de ma carrière m’a vraiment marqué.

Mais toi tu es en guerre contre l’USB ? 

Non non pas du tout. Personnellement je fais du live et j’ai presque tout digitalisé. La seule vérité c’est que les mecs qui ne veulent faire que du vinyle, il faut déjà qu’il apprennent à bien caler des disques. J’ai mixé pendant 17 ans sur vinyle exclusivement mais ça fait 3/4 ans que je suis sur tout digital. La vraie raison c’est que j’explore l’hybrid live où tu boucles, tu séquences… Je suis en train d’expérimenter autre chose.

Les mecs qui ne veulent faire que du vinyle, il faut déjà qu’ils apprennent à bien caler des disques.

Ce qui est fou c’est qu’il y a de nouvelles générations qui arrivent en disant « c’est le vinyle qui prime », je ne suis pas contre, mais ça va à l’encontre de la musique que l’on fait. La musique électronique est basée sur le développement des technologies numériques et cracher sur le mp3,  sur ce que ça a développé, ça serait aller à l’encontre du truc.

La vérité c’est celle du dancefloor, les choses que tu arrives à donner aux gens, là c’est leur décision qui prime. Après mon avis c’est que tout bon dj qui se respecte doit passer par la case vinyle. C’est ça qui va te faire ton background, ton expérience. Pour moi faire du digital et appuyer sur sync sur les deux platines ça n’a aucun intérêt.

Finalement le digital a surtout l’avantage de ménager ton dos. 

Et bien même pas haha. Si tu veux voir mon set up je me trimballe avec un fly case de 17 kg maintenant. J’ai tout, des X1, des machines, j’ai rajouté des tribes dessus, deux ordi et à l’arrivée en plus du câblage, on tape facilement dans les 17 kilos. Tant pis pour mon dos.

Et donc toi même tu composes tes propres tracks, tu utilises quoi comme matos ? 

Je compose essentiellement sur Ableton Live, avant j’étais pendant 8 ans sur Cubase mais là, comme je suis retourné à l’école d’ingé son je passe sur Protools. Mais il est vraiment compliqué, c’est pour ça que je suis à l’école. C’est un peu le logiciel number one pour tout, mais pas tout à fait ludique.

J’ai deux trois machines aussi… La grosse différence reste que le son c’est de l’électricité. Ce sera toujours mieux car le son s’exprime sous sa forme physique et non pas par le système binaire d’un ordinateur. Même s’il y a des gars suffisamment bons pour faire sonner du numérique comme de l’analogique je serai toujours plus porté sur le second. Le vrai problème c’est que c’est très cher. (rire)

Comme on l’a dit ton label a 10 ans. Qu’est ce qui t’a amené à créer Amazone Records ? 

Disons qu’après 10 ans dans le son j’ai eu envie de proposer mon son à moi. A force de jouer pendant tout ce temps le son des autres tu as aussi envie de produire le tien. Ça a démarré d’une motivation personnelle et maintenant j’en ai quatre. Mais je pense que je vais m’arrêter là.

Quels sont tes autres labels ? 

Quand j’ai monté Amazone il y a 10 ans j’étais avec D’Jamency un artiste lyonnais et intermittent depuis au moins 15 ans maintenant. C’était l’époque où la grosse techno un peu tribale tournait pas mal. Au fil des années je me suis renforcé sur des sons un peu plus urbains et lui est resté sur des sons plus groovy. Enfaite j’ai voulu orienter Amazone plus vers un son différent.

Puis on a créé Among il y a deux ans qui est plus orienté techno groovy avec Tom Hades et Axel Karakasis par exemple. On a vraiment voulu dissocier Amazone et Among pour bien positionner les deux types de sonorités et renforcer leur identité. Nous cherchons à tirer Amazone vers la rareté avec des disques de plus en plus beaux et travaillés.

Cette année on a monté Amalgame et on en est à la troisième sortie. Il a la vocation de signer de nouveaux talents. Sinon un bon ami de Bordeaux m’a mis au défi de faire de la musique  plus « mélodieuse » (rire). Je l’ai pris au mot et on a monté un nouveau label dont le premier disque est sorti il y a peu. Il sera beaucoup plus grand public, mais ça reste vraiment un pari. Je n’ai jamais produit ce genre de musique.

Quelles ont été tes influences au moment de la création d’Amazone ? 

La techno des années 2000. Quand la rave est arrivée en France en 94/95, elle mélangeait tous les types de sons. Tu avais un floor techno, un floor house et à cette époque là il se passait un truc génial: de 23 heures à 2 heures du mat tu avais de la Deep et de la House, de 2 heures à 5 heures était de la tech et de 5 heures à 7 heures c’était de la Harteck pour les plus acharnés ou alors ça redescendait vers de la trance.

Du coup les gens étaient éduqués aux différents styles qui existaient dans la musique électronique. Tu pouvais faire une chronologie en variant les différents mouvements. Aujourd’hui ça ne se fait plus trop.

Pour éduquer leurs oreilles les gens vont en soirée, mais si tu ne proposes que des mono soirées avec des mono genres il n’y a plus trop d’ouvertures.

Souvent tu n’as que de la minimal ou que de la trance et je trouve ça dommage. Le mouvement a peu de couverture médiatique à part des gars passionnés. Pour éduquer leurs oreilles les gens vont en soirée mais si tu ne proposes que des mono soirées avec des mono genres il n’y a plus trop d’ouvertures. A mon époque tous les types de personnes se brassaient et découvraient la musique de l’autre c’était génial.

Mais pour revenir à ta question mes références d’artistes c’était Surgeon, James Ruskin, Funktion ou même des artistes comme Karakasis, Carl Cox, Laurent Garnier…

Ça doit être une sacrée fierté de signer les artistes qui ont toujours influencé ton travail 

Oui quelque part la boucle est bouclée. On vient de signer Christian Wunsch qui est le compagnon de studio d’Oscar Mulero. Ce gars là tournait déjà à l’international il y a 20 ans et qu’il accepte aujourd’hui de signer chez moi c’est génial.

J’ai signé d’autres mecs comme Paul Mac qui est plus connu par Ben Sims. Truncate est chez nous, Audio Injection aussi et on était le seul label français à l’avoir signé deux fois avant que quelqu’un s’intéresse à lui. Aujourd’hui travailler avec eux alors que je les regardais avec des grands yeux à mes débuts c’est vraiment gratifiant.

Comment compte tu marquer le 10ème anniversaire d’Amazone ? 

On est entrain de travailler sur une tournée internationale, on est d’ailleurs pas mal en retard. (rire) Si on parle vraiment business la France c’est 17% de mon chiffre d’affaire. Il y a la passion mais aussi la raison qui prime. Alors sur une année je tourne plus à l’étranger qu’en France.

Là où notre musique est le plus jouée c’est en Allemagne, dans les pays de l’Est. Les mouvements démocratiques dans leurs pays font qu’ils ont plus de libertés et sont ouverts à tout. Ils sont hyper curieux. Je suis allé en Pologne il y a 7 ans avec deux disques en poche et on m’avait fait signer un autographe (rire) c’était complètement fou.

En France c’était différent ?

En France la musique électronique a toujours été diabolisée. Tout le monde t’explique qu’il y a de la drogue. La vérité c’est que la drogue c’est un phénomène de société qui tourne depuis les cours de collèges. Il faut ouvrir les yeux il n’y a pas plus de drogues dans la musique électronique que dans un concert de rap ou de rock. Peut être même que ça fume plus de bédos à la récréation de 10 heures du lycée jesaispasquoi…

Il faut ouvrir les yeux il n’y a pas plus de drogues dans la musique électronique que dans un concert de rap ou de rock.

On a toujours pâti de cette mauvaise réputation. Au début on faisait beaucoup de rave dans la plus totale illégalité car la légalité ne voulait pas de nous. On avait trouvé d’autres réseaux. Puis il y a eu une scission entre la free party et les autres.

Nous on est allé se légaliser en allant plus dans les clubs et en déclarant nos cachet. Mais quand on a commencé à être tous à se ranger là ils ont mis la pression sur les patrons de clubs pour les faire fermer ou pour leur expliquer qu’ils ne devaient plus nous programmer.

A l’arrivée plus personne ne voulait de nous. Peut être que les plus anciens auront une vision différente de la mienne mais c’est un peu ce parcours là qu’a suivi notre musique en France. Tu auras toujours 100 fois plus de flics pour un festival techno que pour un festival de rock, même s’il y a 10 fois moins de monde à un festival techno.

Tu parles du rock mais il a lui aussi connu ses heures sombres avant d’être accepté par la société. Finalement peut être que la techno emprunte le même chemin ? 

Ce qui est paradoxal c’est que nous vivons dans un monde digitalisé, bourré d’électronique et on continue à diaboliser ceux qui font de la musique avec. Je pouvais comprendre que dans les années 95 ça fasse peur parce que c’était nouveau et qu’il fallait expliquer aux gens ce que c’était. Mais que 20 ans après on continue à avoir ce traitement là, je ne comprends pas.

Pourtant il y a pas mal de nouveaux clubs qui ouvrent à Paris comme à Lyon ou même à Bordeaux avec des soirées comme la Serre qui s’organise autour de Template Records. Comment tu expliques que d’un côté on crée de nouveaux établissements et que de l’autre côté il y en ait beaucoup qui ferment ? 

Ça fait 20 ans qu’on fait notre vie en sortant des grands médias et qu’on y compte plus trop. On c’est fait des réseaux indépendants et maintenant avec internet ça va très vite. On fait notre vie en dehors du système. Ça explique aussi que le mouvement n’est pas mort et qu’il ne le sera jamais car il y aura toujours des gens qui le feront vivre. Les générations passent et les jeunes reprennent le flambeau donc ça continuera encore longtemps.

Tu critiques les médias de masse mais peut être que finalement la techno n’est pas faite pour passer à la radio ? 

La techno c’est une musique qui est physique. Tu ne vas pas l’écouter dans ton salon avec tes petits écouteurs. Souvent les critiques des médias de masses ne sont pas légitimes. Ce n’est pas parce qu’un gars dit que c’est nul que ça l’est forcément pour tout le monde. Personnellement je ne me considère pas comme un artisan. Je ne m’estime même pas musicien. Ce que l’on fait c’est de l’énergie, on l’envoie aux gens et on leur donne le sourire. Si ça s’appelle de la musique tant mieux. Chacun trouve son compte.

Dans notre milieu aussi il y en a qui se prenne pour des stars. Personnellement le star system me saoul. L’essence du mouvement tech c’était « Pas de religions, pas de carré Vip, tout le monde est égal » voilà tout.

Pourtant même des artistes comme Richie Hawtin se font prendre en photo avec Paris Hilton maintenant… 

Richie Hautin a complément craqué, comme Marco Carola d’ailleurs. Ils ont succombé aux dollars. J’ai beaucoup de respect pour lui car je l’ai connu dans les bonnes années mais je ne le suis plus du tout.

La musique fonctionne aussi avec la mode. Tous les 2 ou 3 ans certains mouvement reviennent avec un peu de modifications. La techno que l’on joue maintenant c’est la même que celle des années 2000 en dépitchée. D’ailleurs Je me suis surpris en jouant à Paris en jouant « Virtuan » d’Ignassio qui a été produit en 97 ! Et ça a cartonné.

L’essence du mouvement tech c’était « Pas de religions, pas de carré Vip, tout le monde est égal » voilà tout.

C’est comme les chemises à carreaux. On change les couleurs, on met des carrés plus petits mais ça reste la même chose. La musique c’est pareil, c’est un cycle. On a eu 5 ans de minimal pendant le début des années 2000, puis 5 ans de Tech House et là ça y est la techno revient sur le devant de la scène.

Donc tu as beaucoup d’artistes très influents dans le milieu qui ont suivi les modes pour continuer à manger. Mais comme me disait Axel Karakasis il y a deux ans: « tiens le choc, quand ça reviendra à nous on sera légitime et on pourra regarder tout le monde en face en disant qu’on a jamais bougé. »

Si tu avais un conseil à donner aux petits labels ? 

Il faut toujours garder en tête qu’on a tous le droit d’évoluer. Tes gouts changent avec le temps et on a tous le droits de changer d’avis. Il faut surtout y mettre tout son coeur et travailler pas mal pour y arriver. Surtout il faut beaucoup de persévérance.

Avec Internet l’offre en matière de musique s’est beaucoup développée et surtout la concurrence s’est pas mal accentuée pour ceux qui veulent se lancer. Finalement Internet c’est un bien ou un mal pour la scène électronique ?

Tu sais il y a un premier écrémage qui se fait déjà par la qualité de ce que tu produis. Il faut aussi pas mal de lucidité pour appréhender tes productions. Si ce que tu fais n’intéresse que toi forcément ça risque d’être compliqué. Aujourd’hui j’ai 39 ans et je suis retourné en école d’ingé son car au fil des années j’ai compris que je n’avais pas le niveau que je voulais avoir.

Aujourd’hui pour percer il faut faire de bons disques, sur de bons labels qui ont une bonne visibilité et entrer dans la Ligue 1 pour ensuite t’assurer des bonnes dates. Après la réussite n’a pas la même signification pour tout le monde.

Pour moi il ne faut pas mentir, être authentique et produire de la qualité. Et à mon avis tu peux l’appliquer à tout, même à des yaourts. (rire).

Quel artiste rêves-tu de signer un jour ? 

Speedy J. Je ne lui ai jamais demandé la barre est est vraiment haute (rire). Je rêve aussi de signer Chris Liebig. Mais si on parle d’un vrai kiff ce serai Speedy J.

Tom Hades a eu la chance d’aller à son studio à Rotterdam et m’a dit que c’était le plus grand studio qu’il n’avait jamais vu. Speedy J pour moi c’est un chirugien du son. Il a les millisecondes d’écarts qui font que le mec est toujours en avance sur les autres. C’est une constante chez lui.

C’est bluffant car maintenant il peut se permettre de ne sortir qu’un skeud tous les 3 ans. Il est sur tellement d’autres projets qu’il n’a même plus besoin de faire des disques pour exister. J’invite tous les Djs en herbes à regarder comment ils bossent. Il explore de nouveaux horizons avec des show entre le live et le set, c’est impressionnant.

Comment vois-tu ton évolution sur les 10 prochaines années ? 

J’aimerai bien travailler sur mon premier album à la sortie de l’école. J’ai toujours fait que des EPs ou des remix. Je me dis que j’attends un peu et je serai enfin en mesure de faire un vrai bon album, tout du moins en terme de qualité audio. Et puis si on peut faire 10 ans de plus avec Amazone ça m’ira aussi haha.




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